Bien que le mouvement communiste partage un objectif final commun — l’abolition des classes sociales, de la propriété privée des moyens de production et de l’État — les analyses du capitalisme et les stratégies pour le renverser ont profondément divergé au fil du temps.
Voici un résumé des grandes figures historiques et de la manière dont chacune a analysé la lutte contre le capitalisme.
1. Karl Marx et Friedrich Engels : Les fondations théoriques
Ils n’ont pas inventé le communisme, mais ils l’ont fait passer de l’utopie à la théorie scientifique (« le socialisme scientifique »). Leur analyse se concentre sur les mécanismes économiques internes du capitalisme.
- La lutte des classes : L’histoire humaine est mue par le conflit entre ceux qui possèdent les moyens de production (la bourgeoisie) et ceux qui n’ont que leur force de travail à vendre (le prolétariat).
- La plus-value (exploitation) : Le capitaliste tire son profit de la « plus-value », c’est-à-dire la différence entre la valeur créée par le travailleur et le salaire qu’il reçoit.
- L’autodestruction du capitalisme : Pour Marx, le capitalisme est voué à s’effondrer sous le poids de ses propres contradictions (surproduction, baisse tendancielle du taux de profit), créant ainsi ses propres « fossoyeurs » : les prolétaires.
2. Lénine : L’impérialisme et le Parti
Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, adapte le marxisme à la Russie du début du XXe siècle et à la mondialisation naissante. Il modifie l’approche stratégique de la prise de pouvoir.
- L’impérialisme, stade suprême du capitalisme : Lénine explique que le capitalisme a survécu à ses crises en s’étendant mondialement. Les monopoles financiers se partagent le monde en exploitant les colonies, ce qui repousse l’effondrement prévu par Marx en créant une « aristocratie ouvrière » dans les pays riches, achetée par les superprofits coloniaux.
- Le parti d’avant-garde : Lénine estime que les travailleurs livrés à eux-mêmes ne développeront qu’une conscience syndicale (réformiste). Il faut donc un parti très structuré, composé de révolutionnaires professionnels (le « parti d’avant-garde »), pour guider la révolution.
3. Rosa Luxemburg : La spontanéité et la démocratie
Contemporaine de Lénine, cette théoricienne germano-polonaise propose une vision beaucoup plus libertaire et critique sévèrement la dérive autoritaire des bolcheviks.
- La grève de masse spontanée : Contrairement à Lénine qui veut tout diriger depuis le Parti, Luxemburg croit en la capacité créatrice et spontanée des masses ouvrières. L’action précède souvent la théorie.
- Contre la dictature du parti : Elle soutient que la dictature du prolétariat doit être l’œuvre de la classe entière et non d’une minorité dirigeante. Elle dénonce le fait que le système léniniste risque de remplacer la dictature de la bourgeoisie par la dictature sur le prolétariat.
4. Trotsky vs Staline : Deux visions du pouvoir post-révolution
Après la mort de Lénine en 1924, deux lignes s’affrontent violemment sur la survie de la révolution en URSS.
- Léon Trotsky (La Révolution permanente) : Il affirme qu’une révolution socialiste ne peut pas survivre isolée dans un pays arriéré (comme la Russie). Elle doit s’étendre mondialement. Si la révolution reste confinée, elle dégénérera inévitablement en une dictature bureaucratique.
- Joseph Staline (Le Socialisme dans un seul pays) : Face à l’échec des révolutions en Europe, Staline théorise qu’il est possible et nécessaire de construire une économie socialiste autarcique et puissante en URSS. Cela se traduit par une industrialisation forcée, la collectivisation brutale des terres et un État totalitaire ultra-centralisé.
5. Mao Zedong : La paysannerie au centre
Dans un pays immense et presque dépourvu de classe ouvrière urbaine, Mao adapte le marxisme-léninisme à la réalité chinoise.
- Le moteur paysan : Contrairement à Marx et Lénine qui voyaient l’ouvrier d’usine comme le seul vrai révolutionnaire, Mao fait de la masse paysanne opprimée la force principale de la révolution.
- La guerre populaire prolongée : Plutôt qu’une insurrection urbaine rapide (modèle russe de 1917), Mao théorise une guerre de guérilla rurale qui encercle progressivement les villes.
- La Révolution culturelle : Mao affirme que même après l’abolition du capitalisme économique, l’idéologie bourgeoise survit. Il faut donc une lutte de classes permanente au sein même de la société socialiste pour éviter que les dirigeants ne deviennent une nouvelle classe exploiteuse.
6. Antonio Gramsci : L’hégémonie culturelle
Penseur communiste italien emprisonné par Mussolini, Gramsci cherche à comprendre pourquoi la révolution a échoué en Europe de l’Ouest, où le capitalisme était pourtant le plus avancé.
- L’hégémonie culturelle : Gramsci explique que la bourgeoisie ne domine pas seulement par la force (police, armée), mais par le consentement. Elle impose ses valeurs, sa morale et sa vision du monde via l’école, l’Église, les médias, au point que les classes dominées acceptent l’ordre capitaliste comme « naturel ».
- La guerre de position : Avant de prendre le pouvoir politique (la guerre de mouvement), les communistes doivent gagner la bataille des idées dans la société civile (la guerre de position) en s’appuyant sur des « intellectuels organiques ».
Synthèse des stratégies anti-capitalistes
| Figure historique | Concept central | Moteur de la lutte anti-capitaliste |
|---|---|---|
| Marx & Engels | Matérialisme historique | Les contradictions économiques et le prolétariat industriel. |
| Lénine | L’Impérialisme | L’avant-garde politique (le Parti) qui brise l’État bourgeois. |
| Rosa Luxemburg | Spontanéité révolutionnaire | L’action directe et l’auto-organisation des travailleurs. |
| Léon Trotsky | Révolution permanente | L’internationalisation absolue de la lutte des classes. |
| Mao Zedong | Maoïsme / Guerre populaire | La paysannerie et la lutte idéologique continue. |
| Antonio Gramsci | Hégémonie culturelle | La conquête idéologique de la société civile (les idées). |
